Catégorie : Article

  • Dossier 003 — Remplacer quelqu’un ne suffit pas à organiser sa succession

    Une salariée expérimentée est recrutée pour reprendre une activité de facturation et de suivi du recouvrement.

    Elle connaît le métier. Elle a exercé plusieurs années dans une banque de financement, notamment sur des opérations de titrisation de créances récurrentes.

    Elle n’arrive donc ni débutante ni désarmée techniquement.

    La titulaire du poste vient d’être promue dans un autre service, dans un autre département du groupe.

    Sa mission paraît simple : transmettre son activité à celle qui va lui succéder.

    Très vite, pourtant, la relation se dégrade.

    La titulaire exige un respect scrupuleux de la procédure qu’elle a elle-même mise en place.

    Elle vérifie.

    Corrige.

    Reprend.

    Contrôle les détails.

    Puis le contrôle change de nature.

    « Tu es vraiment nulle. »

    « Tu es indécrottable. »

    « Tu fais comme je te dis, sinon je ne donne pas cher de ta période d’essai. »

    La nouvelle salariée tente d’abord de composer.

    Elle cherche à comprendre.

    Elle coopère davantage.

    Elle prend sur elle.

    Elle essaie d’éviter l’affrontement.

    Elle en vient progressivement à adopter une posture qui ressemble à de la soumission, même si elle se refuse encore à la nommer ainsi.

    Elle dort mal.

    Elle perd du poids.

    Et pourtant elle continue.

    Parce qu’une passation est, par définition, provisoire.

    Cela finira bien par s’arrêter.

    Puis elle découvre quelque chose qui modifie profondément la lecture de la situation.

    Elle n’est pas la première.

    D’autres avant elle ont essayé de reprendre le poste.

    Elles ont échoué elles aussi.

    À partir de ce moment, il devient difficile de continuer à expliquer la situation uniquement par une mauvaise rencontre entre deux personnalités.

    Quand les personnes changent mais que le problème demeure

    Une première lecture est presque immédiate.

    Une titulaire autoritaire.

    Une nouvelle salariée trop conciliante.

    Une relation qui se dégrade.

    On pourrait alors conseiller à cette dernière de mieux poser ses limites, de devenir plus assertive, de ne plus accepter certaines paroles.

    Ce conseil ne serait pas nécessairement absurde.

    Seulement, il laisse une question entière :

    pourquoi les remplaçantes précédentes ont-elles également échoué ?

    Lorsque plusieurs personnes différentes rencontrent successivement le même problème au même endroit, il devient utile de regarder ce qui, lui, ne change pas.

    Le poste.

    La titulaire.

    La manière dont le transfert est organisé.

    Et peut-être aussi la position de la direction.

    Quand le savoir devient du pouvoir

    La titulaire connaît l’activité.

    Elle en maîtrise les procédures, les exceptions, les interlocuteurs, les points sensibles.

    Une partie de ce savoir est probablement formalisée.

    Une autre l’est beaucoup moins.

    Elle sait ce qu’il faut faire lorsqu’un cas ne rentre pas dans la procédure.

    Elle sait qui appeler.

    Elle connaît l’histoire des dossiers.

    Elle sait ce qui peut attendre et ce qui ne le peut pas.

    Ce savoir est précieux.

    Mais un savoir peut également devenir une position de pouvoir.

    Être celle qui sait, c’est parfois être :

    celle que l’on doit consulter ;

    celle qui décide de ce qui est correctement fait ;

    celle sans qui l’activité semble ne pas pouvoir fonctionner ;

    celle qui peut évaluer informellement celui ou celle qui tente de lui succéder.

    La transmission devient alors paradoxale.

    Réussir parfaitement la passation, c’est aussi démontrer que l’autre pourra désormais fonctionner sans vous.

    Être promue et perdre son territoire

    Une hypothèse supplémentaire devient possible.

    La titulaire ne souhaite peut-être pas réellement être remplacée.

    Sa promotion est officiellement un mouvement ascendant.

    Elle peut pourtant signifier autre chose dans son expérience : quitter un espace dans lequel elle détient du savoir, de la reconnaissance et une forte capacité d’influence.

    Et peut-être cette promotion constitue-t-elle aussi, du côté de la direction, une manière élégante de déplacer une personne devenue difficile à gérer.

    Nous ne pouvons pas l’affirmer.

    Il faut conserver cela comme une hypothèse.

    Mais certains éléments deviennent alors autrement lisibles :

    la volonté de contrôler entièrement la transmission ;

    l’exigence d’une reproduction exacte de sa propre manière de travailler ;

    la disqualification répétée des personnes susceptibles de lui succéder ;

    les menaces pesant sur leur période d’essai ;

    les échecs successifs.

    Une stratégie consciente n’est d’ailleurs pas nécessaire pour qu’un tel mécanisme existe.

    On peut vouloir sa promotion et, simultanément, ne pas supporter de perdre l’espace de pouvoir que l’on quitte.

    On peut souhaiter transmettre et rendre cette transmission presque impossible.

    On peut penser sincèrement :

    « Si ces personnes échouent, c’est simplement qu’elles ne sont pas au niveau. »

    Et continuer ainsi à démontrer sa propre indispensabilité.

    Ce que la direction n’avait peut-être pas fait

    Après plusieurs échecs de succession, la direction disposait pourtant d’un signal.

    Elle aurait pu cesser d’organiser la transmission autour de l’ancienne titulaire.

    La décision aurait pu être beaucoup plus nette :

    la faire réellement quitter le poste.

    Non pas lui permettre de continuer à organiser elle-même la passation, selon ses procédures, son rythme et ses critères.

    Remettre les clés à la nouvelle salariée.

    À elle, désormais, d’occuper le poste.

    À elle de comprendre l’activité.

    À elle de l’organiser.

    À elle aussi de déterminer les éléments qu’elle devait encore apprendre.

    La position de l’ancienne titulaire aurait alors profondément changé.

    Elle ne serait plus celle qui contrôle le travail de sa remplaçante.

    Elle serait devenue une ressource mobilisable en fonction des besoins de la nouvelle titulaire.

    Le sens de la passation aurait été inversé.

    Ce ne serait plus :

    « L’ancienne titulaire décide quand sa remplaçante est prête. »

    Mais :

    « La nouvelle titulaire décide de ce dont elle a encore besoin pour tenir son poste. »

    La différence paraît mince.

    Elle est considérable.

    Parce que celui qui décide de la nécessité du recours à l’ancien titulaire détient déjà une partie du pouvoir sur la succession.

    Donner les clés

    La direction aurait ainsi pu dire à la nouvelle salariée :

    « Le poste est désormais le vôtre. Organisez-en la reprise à votre main. Lorsque vous aurez besoin d’une information ou d’un savoir particulier détenu par votre prédécesseure, nous ferons en sorte qu’il vous soit transmis. »

    Et dire à l’ancienne :

    « Vous n’êtes plus responsable de cette activité. Vous transmettez ce qui est nécessaire, mais vous n’en contrôlez plus l’exercice. »

    Il fallait donc davantage qu’une décision administrative.

    Il fallait un acte managérial.

    Et peut-être un peu de courage.

    Car si même la hiérarchie craignait cette salariée, alors la succession révélait aussi une difficulté de la direction à exercer sa propre autorité.

    Elle avait peut-être trouvé une solution élégante pour déplacer le problème.

    Elle n’était pas allée jusqu’au bout de cette décision.

    Elle avait changé la personne de service sans lui retirer complètement son ancien territoire.

    La nouvelle salariée se retrouvait alors chargée de réussir, seule dans la relation quotidienne, une séparation que sa hiérarchie n’avait pas réellement assumée.

    Une autre succession, apparemment inverse

    Une autre situation m’est revenue.

    Un ingénieur est recruté pour succéder à un ingénieur parti de l’entreprise avec perte et fracas.

    Il quitte son précédent emploi et rejoint sa nouvelle entreprise.

    Une fois en poste, il découvre ce qu’on ne lui avait pas dit au moment du recrutement.

    Son prédécesseur a emporté avec lui — ou supprimé — une partie des outils, procédures et processus nécessaires à l’activité.

    Le nouvel ingénieur doit reconstruire.

    Les outils.

    Les méthodes.

    Les procédures.

    Les repères.

    Une partie de la mémoire du travail.

    L’entreprise avait accepté qu’un salarié parte en emportant avec lui une part importante de son savoir.

    Puis elle comptait sur le nouveau recruté pour se débrouiller.

    Il y avait évidemment un risque technique et organisationnel.

    Il y avait aussi un problème dans la relation avec le nouvel arrivant.

    Il pensait reprendre un poste existant.

    Il découvrait, une fois engagé et après avoir quitté son ancien emploi, qu’il devait en réalité reconstruire une partie de l’activité.

    Ce n’est plus tout à fait le même contrat.

    Deux situations opposées, une représentation commune

    À première vue, les deux histoires sont inverses.

    Dans la première, l’ancienne titulaire reste trop présente.

    Dans la seconde, l’ancien titulaire a disparu en emportant une partie du travail.

    Pourtant, elles peuvent révéler la même représentation de l’organisation :

    l’idée que les salariés sont interchangeables.

    Une personne part.

    Une autre est recrutée.

    Le poste demeure.

    Le travail devrait donc se poursuivre.

    Comme si un salarié pouvait être débranché et un autre branché à sa place.

    Or le travail réel ne fonctionne pas ainsi.

    Un poste contient bien davantage que ce qui est écrit dans une fiche de fonction.

    Il contient des savoirs tacites.

    Des arbitrages.

    Une mémoire.

    Des relations.

    Des procédures inventées au fil du temps.

    Des façons de diagnostiquer les problèmes.

    Des raccourcis.

    Des vigilances.

    Parfois aussi une légitimité auprès des autres.

    Tout cela ne se transfère pas par décret.

    Une succession exige au moins deux transferts

    Ces deux situations permettent finalement de distinguer deux choses.

    Le savoir doit rester

    L’organisation doit savoir ce qu’elle ne peut pas se permettre de perdre avec celui qui part.

    Elle doit identifier ce qui mérite d’être documenté, transmis, partagé ou reconstruit avant le départ.

    Sinon, le successeur reçoit un poste dont une partie du contenu est partie avec son prédécesseur.

    Le pouvoir doit passer

    Le nouveau titulaire doit pouvoir devenir réellement titulaire.

    Pas seulement porter le titre.

    Il doit disposer de l’autorité suffisante pour organiser son travail, décider, essayer, apprendre et éventuellement faire autrement.

    Sinon, il reste sous la tutelle de celui qu’il est censé remplacer.

    Dans un cas, l’organisation laisse partir le savoir.

    Dans l’autre, elle oublie de transférer le pouvoir.

    Dans les deux cas, elle a recruté quelqu’un sans avoir complètement organisé sa succession.

    Le mauvais conseil

    Dans le premier cas :

    « Affirmez-vous davantage face à votre collègue. »

    Dans le second :

    « Vous êtes ingénieur, soyez autonome et reconstruisez ce qui manque. »

    Les deux conseils présentent le même défaut.

    Ils demandent à la personne qui arrive de résoudre individuellement un problème que l’organisation a elle-même laissé se constituer.

    Dans le premier cas, on lui demande d’imposer seule une séparation que la direction n’a pas su imposer.

    Dans le second, on lui demande de reconstruire silencieusement un capital de savoir que l’entreprise n’a pas sécurisé.

    La question n’est plus simplement celle de la capacité du salarié à s’adapter.

    Elle devient celle de la responsabilité de l’organisation.

    Ce que je me garderais de conclure trop vite

    Je me garderais de dire que l’ancienne titulaire sabotait sciemment chaque succession.

    C’est possible.

    Ce n’est pas établi.

    Je me garderais également de considérer que l’ingénieur parti est le seul responsable de la perte de savoir.

    Son comportement peut être critiquable.

    Mais comment une organisation a-t-elle pu devenir à ce point dépendante d’un seul individu ?

    Dans les deux situations, s’arrêter au comportement de celui qui part permettrait surtout d’éviter une autre question :

    qu’est-ce que l’organisation avait laissé se concentrer entre ses mains ?

    Du savoir ?

    Du pouvoir ?

    De la mémoire ?

    Une capacité de blocage ?

    Et pourquoi n’avait-elle pas organisé plus tôt leur partage ?

    Une succession est un acte de management

    Une passation ne devrait donc pas être une affaire privée entre deux personnes.

    La direction doit organiser :

    ce qui doit être transmis ;

    ce qui appartient à l’organisation ;

    ce qui peut disparaître ;

    le moment où l’ancien titulaire cesse de décider ;

    le moment où le nouveau devient réellement responsable ;

    les modalités d’accès au savoir restant ;

    et la manière dont les désaccords seront arbitrés.

    Sinon, la passation devient un rapport de force.

    Et l’on finit parfois par reprocher au successeur de ne pas avoir réussi à prendre une place que l’organisation ne lui avait jamais réellement donnée.


    Remplacer quelqu’un ne suffit pas à organiser sa succession.

    Le savoir doit rester.
    Le pouvoir doit passer.

    Et lorsque l’un ou l’autre manque, le recrutement du successeur révèle souvent ce que l’organisation avait laissé dépendre d’une seule personne.

    Le problème tel qu’il se présente n’est pas toujours le problème qu’il faut travailler.

    Comprendre ce qui se joue. Retrouver des marges de manœuvre. Agir.


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  • Dossier 002 — « Je suis en souffrance au travail. »

    Quand tenir devient une manière de ne plus voir

    Elle était une jeune salariée, encore au début de sa vie professionnelle.

    Ce jour-là, j’échangeais avec un groupe sur leurs conditions de travail.

    Nous parlions de ce qu’ils rencontraient dans leurs entreprises : la charge, les relations avec la hiérarchie, le soutien des collègues, les difficultés auxquelles on s’habitue parfois sans même s’en rendre compte.

    Je cherchais surtout à attirer leur attention sur une chose : certaines configurations de travail peuvent devenir sources de souffrance professionnelle, d’épuisement, parfois de burn-out. Et lorsqu’on débute, il n’est pas toujours simple de savoir ce qui relève d’une période exigeante, d’un fonctionnement ordinaire du métier ou d’une situation qui mérite réellement d’être interrogée.

    C’est au cours de cet échange qu’une jeune salariée a dit :

    « Moi, je suis en souffrance au travail. »

    La phrase aurait pu arrêter la discussion.

    Elle aurait pu appeler immédiatement une réponse : chercher ce qui n’allait pas, identifier un responsable, lui conseiller de se protéger ou de parler à son manager.

    J’ai préféré lui proposer autre chose :

    essayer de regarder plus précisément ce qu’elle vivait.

    C’est à ce moment-là que j’ai mobilisé, avec le groupe, des éléments issus des modèles de Karasek et de Siegrist.

    Non pas pour démontrer qu’elle souffrait ou qu’elle ne souffrait pas.

    Encore moins pour poser un diagnostic.

    Mais pour montrer qu’une situation vécue globalement comme pénible pouvait être décomposée en plusieurs dimensions que l’on pouvait commencer à examiner.

    Une précaution nécessaire

    L’exercice n’avait aucune prétention scientifique.

    Nous utilisions, à des fins pédagogiques, des instruments qui prennent leur sens dans des dispositifs de mesure construits, sur des populations et avec un traitement statistique permettant d’interpréter les résultats à l’échelle d’un collectif de travail ou d’une organisation.

    Rien de cela n’était réuni ici.

    Une jeune salariée répondait seule à quelques dimensions d’analyse pour réfléchir à sa propre situation.

    Les résultats ne pouvaient donc ni mesurer scientifiquement ses conditions de travail, ni établir un risque psychosocial, ni diagnostiquer un burn-out, un harcèlement ou quelque pathologie que ce soit.

    Et ce n’était pas ce que je cherchais.

    L’intérêt de l’exercice était ailleurs.

    Ces outils nous évitaient une longue démonstration abstraite sur les déterminants de la souffrance au travail.

    Ils faisaient apparaître immédiatement quelque chose de beaucoup plus important :

    la souffrance professionnelle ne se laisse pas réduire à une seule variable.

    Il fallait regarder plusieurs dimensions.

    La charge et les exigences du travail.

    La latitude dont la personne dispose pour agir et décider.

    Le soutien des collègues.

    Le soutien de la hiérarchie.

    Les efforts consentis.

    Ce que la personne estime recevoir en retour.

    Autrement dit, au lieu de demander seulement :

    « Souffrez-vous au travail ? »

    nous pouvions commencer à demander :

    « Qu’est-ce qui, dans votre travail, vous coûte ? Qu’est-ce qui vous soutient ? Et sur quoi avez-vous réellement prise ? »

    Et quelque chose d’inattendu est apparu

    Le travail lui demandait beaucoup.

    Son investissement était important.

    La charge mentale était réelle.

    Sur ce point, son intuition initiale n’était pas démentie.

    Seulement, d’autres éléments apparaissaient simultanément.

    Elle bénéficiait d’un réel soutien de ses collègues.

    Sa hiérarchie était présente.

    Elle disposait d’une latitude importante dans son activité.

    Elle pouvait prendre des initiatives et organiser une partie de son travail.

    La situation devenait soudain moins univoque.

    Ce qu’elle avait d’abord nommé globalement « souffrance au travail » ressemblait davantage à une situation de forte exigence professionnelle dans laquelle existaient pourtant plusieurs ressources importantes.

    Cela ne signifiait évidemment pas :

    « Vous voyez, vous ne souffrez pas. »

    Cela signifiait :

    « Nous savons maintenant un peu mieux ce qu’il faut continuer à chercher. »

    Un modèle ne remplace pas l’expérience vécue. Il permet de lui poser de meilleures questions.

    Ce qu’elle faisait pour tenir

    Une autre question s’est alors imposée.

    Au-delà de ce que son travail lui demandait, comment faisait-elle face à cette exigence ?

    Car une situation de travail ne produit jamais mécaniquement un effet unique.

    La personne agit.

    Elle cherche des solutions.

    Elle sollicite quelqu’un.

    Elle relativise.

    Elle évite certaines confrontations.

    Elle attend.

    Elle se convainc que cela va passer.

    Elle prend sur elle.

    C’est là qu’intervient ce que la psychologie désigne par coping : les stratégies mobilisées pour faire face à une situation perçue comme exigeante.

    Le terme est intéressant parce qu’il évite de confondre deux choses :

    ce que la situation fait à la personne

    et

    ce que la personne fait pour pouvoir continuer à fonctionner dans cette situation.

    Ces stratégies ne sont pas nécessairement problématiques.

    Elles sont souvent utiles.

    Une personne peut traverser une période de surcharge en réorganisant ses priorités.

    Elle peut rechercher davantage de soutien.

    Elle peut prendre de la distance.

    Elle peut apprendre à mieux distinguer ce qui dépend d’elle de ce qui n’en dépend pas.

    Le problème apparaît lorsque la stratégie cesse d’être ponctuelle.

    Quand « prendre sur soi » devient une manière normale d’être professionnel.

    Quand on ne se demande plus pourquoi il faut tenir ainsi.

    On tient.

    C’est tout.

    Et c’est peut-être là que l’expérience des jeunes salariés mérite une attention particulière.

    Quand on manque encore de points de comparaison

    Lorsqu’on a travaillé dans plusieurs environnements, on possède une mémoire professionnelle.

    On peut comparer.

    On peut se dire :

    « J’ai connu une organisation où ce type de problème était traité autrement. »

    Ou :

    « Cette charge est importante, mais ce n’est pas elle qui me pose problème ; c’est l’absence de soutien. »

    Le jeune salarié dispose de moins de repères.

    Il apprend donc simultanément le métier et la manière dont le travail « se fait ici ».

    Seulement, cet apprentissage comporte une face moins visible.

    On apprend aussi progressivement ce que l’on considère comme normal.

    Normal de donner.

    Normal d’accepter.

    Normal de demander.

    Normal de supporter.

    C’est pourquoi je me méfie de certaines formes d’adaptation particulièrement réussies.

    Une personne peut devenir extrêmement habile à fonctionner dans un environnement qui lui coûte pourtant beaucoup.

    S’adapter à une situation ne signifie pas nécessairement que la situation est acceptable.

    Et l’inverse est tout aussi vrai :

    Une situation exigeante n’est pas nécessairement pathologique simplement parce qu’elle demande un effort important.

    Entre les deux, il faut distinguer.

    Ce que je crois devoir à l’entreprise

    C’est ici qu’une autre notion devient utile : celle de contrat psychologique.

    Le contrat de travail dit beaucoup de choses.

    Il ne dit pas tout.

    Il ne précise pas complètement ce que chacun pense devoir à l’autre.

    Le contrat psychologique renvoie justement aux croyances que le salarié construit à propos des obligations réciproques qui le lient à l’organisation : ce qu’il estime pouvoir attendre de l’employeur et ce qu’il pense devoir fournir en échange.

    Cette jeune salariée pouvait donc se poser d’autres questions.

    Jusqu’où estimait-elle normal de s’investir ?

    Que pensait-elle devoir prouver ?

    Qu’attendait-elle en retour ?

    De la reconnaissance ?

    Du soutien ?

    Des responsabilités ?

    La possibilité d’apprendre ?

    Une perspective d’évolution ?

    Une forme d’équité ?

    Ces attentes ne sont pas nécessairement formulées.

    Elles n’en structurent pas moins la relation au travail.

    Les travaux consacrés à l’entrée dans les organisations montrent que ces attentes et ces obligations perçues évoluent au contact de la réalité professionnelle.

    Les jeunes ne découvrent donc pas seulement ce qu’est leur entreprise.

    Ils révisent progressivement ce qu’ils pensent qu’une relation de travail devrait être.

    Le soutien compte aussi parce qu’il signifie quelque chose

    Dans son cas, le soutien des collègues et de la hiérarchie était présent.

    Ce n’était pas un détail.

    Le soutien n’est pas seulement une aide pratique.

    Il dit aussi quelque chose à la personne de la place qu’elle occupe.

    Une charge élevée n’a pas nécessairement le même effet lorsqu’une personne se sent seule, empêchée et sans prise sur son activité que lorsqu’elle bénéficie simultanément d’autonomie, de soutien et de possibilités d’apprentissage.

    Cela expliquait en partie pourquoi la situation de cette jeune salariée ne pouvait pas être ramenée à :

    « je travaille beaucoup, donc mon travail me fait nécessairement du mal ».

    Elle travaillait beaucoup.

    Mais elle n’était pas abandonnée.

    Elle possédait de la latitude.

    Elle recevait du soutien.

    Elle disposait de ressources.

    Il fallait donc continuer à chercher.

    Ce que je me garderais de conclure trop vite

    Je me garderais de lui répondre :

    « Vous êtes trop sensible. »

    Ce serait transformer immédiatement le problème en fragilité personnelle.

    Je me garderais tout autant de dire :

    « Votre entreprise est toxique. »

    Ce serait arrêter l’analyse avant même de l’avoir commencée.

    Je me garderais également de transformer toute forte charge en burn-out ou toute tension relationnelle en harcèlement.

    Ces situations existent.

    Elles doivent pouvoir être reconnues lorsqu’elles sont là.

    Mais les catégories sont utiles lorsqu’elles permettent de mieux comprendre une réalité.

    Elles le sont beaucoup moins lorsqu’elles remplacent l’analyse.

    Le ressenti constitue un signal.

    Il mérite d’abord d’être entendu.

    Puis travaillé.

    Le mauvais conseil

    Un premier conseil aurait pu être :

    « Il faut apprendre à mieux gérer votre stress. »

    Il aurait immédiatement renvoyé le problème vers elle.

    Un autre :

    « Partez, cette entreprise vous fait souffrir. »

    Il aurait renvoyé immédiatement le problème vers l’organisation.

    Dans les deux cas, nous aurions peut-être eu une réponse.

    Nous n’aurions pas encore eu de compréhension.

    Il me semblait plus intéressant de lui demander :

    Qu’est-ce qui, précisément, exige autant d’elle ?

    Qu’est-ce qui la soutient ?

    Quelle latitude possède-t-elle réellement ?

    Que fait-elle pour tenir ?

    Qu’attend-elle de cette relation de travail ?

    Et surtout :

    est-elle en train de traverser une période exigeante, de résoudre un problème, ou d’apprendre progressivement à supporter quelque chose qui devrait être interrogé ?

    Ce qu’elle a découvert

    Elle n’a pas découvert que tout allait bien.

    Elle n’a pas davantage découvert qu’elle s’était trompée.

    Elle a découvert quelque chose de plus utile :

    la manière dont elle nommait sa situation était plus pauvre que la situation elle-même.

    Son travail était exigeant.

    Son investissement était important.

    Mais elle bénéficiait aussi d’un véritable soutien et d’une latitude satisfaisante.

    Son sentiment initial n’était pas annulé.

    Il devenait simplement plus précis.

    Et cette précision ouvrait d’autres possibilités.

    Peut-être le problème venait-il d’une charge ponctuellement trop forte.

    Peut-être de ses propres attentes vis-à-vis d’elle-même.

    Peut-être de ce qu’elle croyait devoir prouver.

    Peut-être d’un élément que les modèles utilisés ne permettaient pas encore de saisir.

    Nous n’avions pas trouvé « la réponse ».

    Nous avions fait quelque chose qui, à mes yeux, est souvent plus utile :

    nous avions amélioré la question.

    Peut-être faudrait-il apprendre cela plus tôt

    Les jeunes salariés apprennent un métier.

    Des techniques.

    Des procédures.

    Des codes.

    Peut-être faudrait-il également les aider à construire plus tôt leurs propres repères sur le travail.

    Pour qu’ils puissent distinguer :

    ce qui demande simplement un effort ;

    ce qui relève d’une phase d’apprentissage difficile ;

    ce qui peut être négocié ;

    ce qui nécessite du soutien ;

    et ce qu’ils ne devraient pas finir par considérer comme normal simplement parce qu’ils ont appris à le supporter.

    Car il existe une différence considérable entre :

    être capable de tenir

    et

    avoir de bonnes raisons de continuer à tenir de cette manière.

    À partir de quand « tenir » devient-il une manière de ne plus voir ce qui devrait être changé ?


    Le problème tel qu’il se présente n’est pas toujours le problème qu’il faut travailler.

    Comprendre ce qui se joue. Retrouver des marges de manœuvre. Agir.


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  • Dossier 001 — L’autonomie sans pouvoir de décider

    « On me demande d’être autonome. Pourtant, dès que je décide, on repasse derrière moi. »

    La situation paraît contradictoire.

    Un manager entend régulièrement le même message : il doit prendre davantage d’initiatives, assumer ses responsabilités, moins solliciter sa hiérarchie.

    Il essaie.

    Il décide davantage. Il arbitre. Il cherche à avancer sans demander validation à chaque étape.

    Puis le contrôle revient.

    Le supérieur demande à voir avant envoi.

    Il vérifie avant validation.

    Il reprend le document.

    Il corrige.

    Parfois il défait ce qui a été fait pour le reconstruire à sa manière.

    Et dans certaines situations, le contrôle ne porte même plus seulement sur le résultat : chaque étape du processus doit être examinée et validée.

    Au bout de quelque temps, le collaborateur change de comportement.

    Il sécurise.

    Il demande confirmation.

    Il remonte des sujets qu’il aurait auparavant traités seul.

    Et le reproche revient :

    « Il faut vraiment que vous gagniez en autonomie. »

    La conclusion semble évidente :

    le manager ne fait pas confiance.

    C’est possible.

    Ce n’est pas la seule lecture.

    Le problème est-il réellement la confiance ?

    Lorsque quelqu’un reprend systématiquement derrière vous, la question de la confiance devient difficile à éviter.

    Le manager fait-il suffisamment confiance au collaborateur pour accepter qu’une même finalité puisse être atteinte autrement que par sa propre méthode ?

    Car il existe une différence importante entre :

    contrôler que le résultat satisfait certaines exigences

    et

    contrôler que l’autre a fait exactement ce que l’on aurait fait soi-même.

    Dans le second cas, l’autonomie devient presque impossible.

    Le message réel finit par ressembler à ceci :

    « Soyez autonome, à condition de faire comme moi. »

    On peut appeler cela du micromanagement.

    Mais nommer le phénomène ne suffit pas encore à l’expliquer.

    Le manager ne manque peut-être pas seulement de confiance dans son collaborateur

    Il peut aussi manquer de confiance dans ses propres processus de décision.

    Ou dans l’organisation qui l’entoure.

    Imaginons une situation dans laquelle les règles permettant de distinguer une décision acceptable d’une décision risquée sont peu explicites.

    Dans laquelle une erreur locale peut devenir immédiatement un incident majeur.

    Dans laquelle celui qui délègue reste personnellement exposé lorsque son collaborateur se trompe.

    Dans laquelle les responsabilités sont floues.

    Dans laquelle une décision difficilement réversible doit être prise sans filet.

    Le manager peut alors contrôler non seulement parce qu’il pense :

    « Je ne lui fais pas confiance. »

    Mais également parce qu’il pense :

    « Je ne peux pas me permettre que quelque chose m’échappe. »

    Ce n’est plus exactement la même situation.

    La question devient alors :

    L’organisation est-elle suffisamment robuste pour permettre réellement l’autonomie qu’elle réclame ?

    Une organisation capable d’autonomie doit aussi être capable d’absorber une certaine marge d’erreur, de variation, d’apprentissage et d’imprévu.

    Si chaque écart est dangereux, coûteux ou politiquement risqué, le contrôle tend naturellement à remonter.

    L’organisation peut ainsi proclamer l’autonomie tout en construisant les conditions de son impossibilité.

    Faire autrement n’est pas nécessairement mal faire

    Il existe un autre ressort du contrôle.

    Le manager peut avoir construit au fil du temps une manière très précise d’obtenir un résultat.

    Elle fonctionne.

    Il la maîtrise.

    Elle le rassure.

    Lorsque son collaborateur procède autrement, il ne voit pas seulement une autre méthode.

    Il voit parfois une déviation.

    Le contrôle ne porte donc plus uniquement sur l’objectif.

    Il porte sur la conformité à sa propre manière de travailler.

    Or déléguer suppose quelque chose de plus exigeant qu’attribuer une tâche :

    accepter que l’autre puisse bien faire sans faire comme soi.

    C’est là qu’une véritable confiance professionnelle commence peut-être.

    Et si personne n’avait vraiment défini l’autonomie ?

    Le mot mérite lui-même d’être interrogé.

    Être autonome peut signifier :

    avoir le droit d’agir sans demander la permission ;

    pouvoir choisir la manière d’atteindre un objectif ;

    être libre de proposer mais pas de décider ;

    disposer d’un budget ;

    prendre des décisions dans certaines limites ;

    agir seul tant que les décisions restent réversibles.

    Deux personnes peuvent donc employer exactement le même mot tout en parlant de réalités différentes.

    Le collaborateur pense avoir reçu un pouvoir de décision.

    Le supérieur pense lui avoir accordé une liberté d’initiative.

    Ce n’est pas la même chose.

    Dans ce cas, le problème n’est peut-être pas d’abord la confiance.

    Il se situe dans une frontière jamais réellement explicitée :

    où commence et où s’arrête le pouvoir de décider ?

    Et si le supérieur lui-même n’était pas libre ?

    Une autre possibilité apparaît lorsque l’on remonte d’un niveau.

    Le supérieur peut sincèrement vouloir déléguer.

    Seulement, certaines décisions doivent être justifiées plus haut.

    D’autres touchent à des enjeux budgétaires, politiques ou relationnels que le collaborateur ne connaît pas.

    D’autres encore sont officiellement laissées au terrain, mais sont immédiatement reprises dès qu’elles produisent un résultat inattendu.

    Vu du collaborateur, le manager paraît incohérent.

    Vu du système, son comportement devient plus compréhensible.

    Il encourage l’autonomie aussi longtemps que l’organisation dans laquelle il agit lui permet de la supporter.

    La contradiction n’est alors plus seulement relationnelle.

    Elle devient organisationnelle.

    Et si l’autonomie servait à déplacer la responsabilité ?

    Il existe une lecture encore plus inconfortable.

    Dans certaines organisations, l’autonomie peut devenir un discours commode.

    On dit :

    « Prenez vos responsabilités. »

    Mais les moyens de décider restent ailleurs.

    Lorsque les résultats sont bons, l’initiative est valorisée.

    Lorsqu’ils sont mauvais, la question devient :

    « Pourquoi avez-vous pris cette décision ? »

    La personne reçoit alors davantage de responsabilité sans recevoir nécessairement davantage de pouvoir.

    La question change complètement.

    Elle n’est plus seulement :

    « Pourquoi mon manager ne me laisse-t-il pas décider ? »

    Elle devient :

    « De quoi suis-je réellement responsable, et sur quoi ai-je réellement pouvoir d’agir ? »

    Quand le contrôle produit la dépendance qu’il reproche ensuite

    Une salariée que j’ai accompagnée avait trouvé une manière assez révélatrice de réagir à ce type de fonctionnement.

    Son manager demandait de l’autonomie mais souhaitait contrôler et valider un nombre considérable de dossiers.

    Elle avait d’abord essayé de deviner ce qu’elle pouvait décider seule et ce qu’il souhaitait contrôler.

    Puis elle a changé de stratégie.

    Elle lui a transmis les dossiers.

    Tous les dossiers qui, selon cette logique, nécessitaient une validation.

    Puis les suivants.

    Et encore les suivants.

    En quelque sorte, elle a pris le système au sérieux.

    Puisqu’il voulait valider, elle demandait la validation.

    Puisqu’il voulait contrôler, elle lui donnait matière à contrôler.

    Très rapidement, il s’est retrouvé noyé sous les dossiers à examiner.

    On pourrait interpréter son comportement comme de la mauvaise volonté.

    On peut aussi y voir autre chose :

    elle rendait visible une contradiction jusque-là supportée silencieusement.

    On ne peut pas demander simultanément à quelqu’un de décider et conserver soi-même la décision.

    Et surtout, elle cessait de porter seule le risque :

    « Si vous souhaitez décider, alors décidez. »

    Une boucle peut alors s’installer

    Plus le manager contrôle,

    plus le collaborateur demande validation.

    Plus il demande validation,

    plus le manager pense que le collaborateur manque d’autonomie.

    Et plus il contrôle.

    La relation finit par s’autoalimenter :

    contrôle → demande de validation → dépendance apparente → contrôle renforcé.

    À la fin, chacun peut utiliser le comportement de l’autre pour justifier le sien.

    Le manager :

    « Vous voyez bien que je dois tout contrôler. »

    Le collaborateur :

    « Vous voyez bien que je ne peux rien décider seul. »

    Le problème n’appartient alors plus entièrement à l’un ou à l’autre.

    Il existe aussi dans la relation qu’ils ont construite ensemble et dans le système qui la rend possible.

    Comment distinguer ces différentes situations ?

    C’est ici que commence, pour moi, le véritable travail.

    Pas en donnant immédiatement un conseil.

    En cherchant des éléments permettant de départager les hypothèses.

    Quelles décisions sont réellement reprises ?

    Toutes ou certaines seulement ?

    Le contrôle porte-t-il sur le résultat ou sur la manière de faire ?

    Existe-t-il des domaines où l’autonomie fonctionne parfaitement ?

    À partir de quel niveau d’enjeu la hiérarchie intervient-elle ?

    Le supérieur doit-il lui-même faire valider certaines décisions ?

    Que se passe-t-il lorsqu’un collaborateur fait différemment mais obtient un résultat satisfaisant ?

    Que se passe-t-il lorsqu’une erreur est commise ?

    Est-elle rattrapable ?

    Qui en assume les conséquences ?

    Et surtout :

    le système permet-il réellement à quelqu’un de décider sans demander continuellement la permission ?

    Ce que je me garderais de conclure trop vite

    Je me garderais de dire :

    « Votre manager est contrôlant. »

    Peut-être l’est-il.

    Je me garderais tout autant d’en déduire immédiatement :

    « Il ne vous fait pas confiance. »

    Peut-être.

    Mais le contrôle peut également signaler une ambiguïté des rôles, une peur de l’erreur, une organisation peu robuste, une faible confiance dans les processus ou une incapacité à distinguer ce qui doit réellement être contrôlé de ce qui peut être laissé à l’initiative.

    Transformer trop rapidement un comportement en caractéristique personnelle ferme la situation plus qu’il ne l’ouvre.

    Le mauvais conseil

    Dans cette situation, le conseil paraît souvent évident :

    « Affirmez-vous davantage et demandez à votre manager de vous faire confiance. »

    Il peut être pertinent.

    Il peut aussi aggraver la situation.

    Si le problème relève d’une ambiguïté de rôle, il faut peut-être clarifier le pouvoir de décision.

    S’il relève d’un système dans lequel les erreurs sont très coûteuses, il faut travailler sur les processus et les mécanismes de sécurisation.

    S’il relève d’une confusion entre résultat attendu et manière personnelle de faire, il faut clarifier les critères qui comptent réellement.

    S’il relève d’un transfert de responsabilité sans transfert de pouvoir, demander davantage de confiance ne suffira probablement pas.

    Une même situation appelle des actions différentes selon le diagnostic que l’on retient.

    Retrouver une marge de manœuvre

    Comprendre davantage ne signifie pas rester immobile.

    Au contraire.

    Une fois les différentes dimensions distinguées, certaines actions deviennent possibles.

    Clarifier ce qui relève réellement du poste.

    Distinguer information, consultation et validation.

    Identifier ce que le manager a réellement besoin de contrôler.

    Définir les zones dans lesquelles l’erreur reste réversible.

    Expliciter les critères permettant de considérer une décision comme acceptable.

    Créer des points de contrôle plutôt que contrôler chaque étape.

    Tester l’autonomie sur un périmètre limité.

    Observer.

    Ajuster.

    Et parfois, cesser simplement d’entretenir une relation dans laquelle chacun confirme involontairement le comportement de l’autre.

    Car la marge de manœuvre ne consiste pas toujours à obtenir davantage de pouvoir.

    Elle commence parfois par savoir précisément :

    ce que l’on peut décider, ce que l’on ne peut pas décider, ce que l’autre cherche réellement à sécuriser et ce que l’organisation doit rendre possible pour que l’autonomie cesse d’être seulement un discours.


    Pour accorder de l’autonomie, il ne suffit pas de faire confiance à une personne.

    Il faut aussi disposer de règles, de processus et d’une organisation suffisamment robustes pour accepter qu’elle décide réellement.

    Le problème tel qu’il se présente n’est pas toujours le problème qu’il faut travailler.

    Comprendre ce qui se joue. Retrouver des marges de manœuvre. Agir.


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  • Quand le coach doit lui aussi s’adapter

    Quand le coach doit lui aussi s’adapter

    Par Noureddine Mellouki — MËTIS Coaching & Consulting

    On parle volontiers de l’adaptation du manager, du salarié, de l’organisation ou de la personne accompagnée. Beaucoup moins de celle du coach.

    Pourtant, une séance de coaching ne se déroule jamais exactement comme prévu. Une question que l’on croyait centrale cesse de l’être. Une hypothèse apparemment solide se révèle pauvre. Une difficulté présentée comme personnelle laisse apparaître une contrainte organisationnelle, une relation de pouvoir, une histoire professionnelle ou un conflit de positions que personne n’avait encore nommé.

    Dans ces moments-là, la méthode ne disparaît pas. Elle cesse simplement de suffire.

    Le coach peut alors s’accrocher à ce qu’il sait faire, chercher à faire entrer la situation dans le cadre qu’il maîtrise, ou considérer au contraire que ce qui résiste lui indique quelque chose. Il lui faut parfois changer de rythme, déplacer son hypothèse, renoncer à une question, suspendre une interprétation ou modifier sa manière d’entrer en relation avec la personne qu’il accompagne.

    C’est cette capacité d’ajustement qui m’avait conduit, il y a plusieurs années, à m’intéresser à la performance adaptative du coach.

    Mesurer autre chose que les outils du coach

    La question n’était pas de savoir si le coach sait s’adapter. Tout individu dispose, à des degrés variables, d’une capacité à modifier ses comportements lorsque la situation change, lorsqu’un événement imprévu survient ou lorsque les réponses habituelles cessent de fonctionner.

    La performance adaptative permet précisément d’appréhender cette capacité.

    Le concept s’est développé dans les recherches sur la performance au travail à mesure que les organisations sont devenues plus mouvantes, plus incertaines, davantage structurées autour du travail collectif et des projets. Une conception de la performance limitée à la bonne exécution d’une tâche prescrite rendait de moins en moins compte de ce qu’un professionnel doit réellement mobiliser lorsque le contexte change.

    Pour étudier cette dimension chez les coachs, je me suis appuyé sur les travaux d’Audrey Charbonnier-Voirin et sur une échelle de mesure de la performance adaptative comportant 19 items.

    Dans l’étude, cinq facteurs étaient retenus : la gestion des situations imprévues et des urgences, la résolution de problèmes nouveaux, le développement des compétences, l’adaptabilité interpersonnelle et culturelle et la gestion du stress.

    Ce déplacement m’intéressait.

    La littérature sur le coaching s’interroge beaucoup sur les méthodes, les formations, les certifications, la déontologie ou encore la qualité de l’alliance avec le client. Tous ces éléments comptent. Ils renseignent pourtant imparfaitement sur ce que fait réellement le professionnel lorsqu’il rencontre une situation qu’il n’avait pas anticipée.

    Je voulais donc regarder le coach non seulement à partir de ce qu’il sait, mais à partir de la manière dont il est capable de mobiliser et d’ajuster ce qu’il sait.

    Une enquête auprès de coachs professionnels

    Cent quatre-vingts coachs professionnels ont été sollicités. Quarante-cinq ont répondu au questionnaire consacré à la performance adaptative et trente-six réponses complètes ont finalement pu être exploitées.

    Les participants s’autoévaluaient à partir d’une échelle de Likert en cinq points.

    L’échantillon présentait certaines caractéristiques : 85 % des répondants exerçaient en libéral, une très large majorité disposait d’un niveau élevé de diplôme et plus de la moitié déclarait moins de cinq années d’expérience dans le coaching.

    L’ambition initiale de la recherche allait cependant plus loin.

    Je souhaitais rapprocher la performance adaptative du coach du sentiment d’efficacité de la personne accompagnée. Autrement dit : existe-t-il une relation entre la capacité du coach à s’adapter et ce que le client retire de l’accompagnement ?

    L’accès direct aux coachés s’est révélé particulièrement difficile. La confidentialité inhérente au coaching et, probablement aussi, la crainte de certains professionnels de voir leur pratique indirectement évaluée m’ont conduit à abandonner cette partie du dispositif.

    La recherche s’est donc recentrée sur la perception qu’avaient les coachs de leur propre performance adaptative.

    Cette précision est importante.

    L’étude ne démontre pas qu’un coach fortement adaptatif produit nécessairement un coaching plus efficace. Elle observe la manière dont un groupe de professionnels évalue sa capacité à faire face à différentes formes d’incertitude, d’imprévu ou d’ajustement.

    Ce que les résultats montrent

    Les résultats obtenus étaient élevés.

    Tous les répondants obtenaient un score global supérieur à la moitié de l’échelle. Les cinq dimensions de la performance adaptative étaient fortement mobilisées.

    Il n’apparaissait cependant pas de combinaison unique qui caractériserait le coach professionnel.

    Certains obtenaient leurs scores les plus élevés dans la gestion du stress, d’autres dans l’adaptabilité interpersonnelle, le développement des compétences ou la résolution de problèmes nouveaux.

    Les différences entre coachs apparaissaient donc moins dans l’existence ou l’absence de performance adaptative que dans la manière dont ses différentes dimensions se combinaient.

    Deux facteurs ressortaient particulièrement dans les niveaux les plus élevés : la gestion du stress et l’adaptabilité interpersonnelle.

    Ce résultat paraît assez cohérent avec l’activité de coaching. Le professionnel intervient dans une relation où il doit simultanément rester disponible à l’autre, modifier sa manière d’entrer en relation selon les personnes et les situations, tout en conservant suffisamment de stabilité pour ne pas être entraîné par les tensions qui apparaissent.

    Une difficulté demeurait pourtant.

    Lorsque l’on demande à des professionnels de s’autoévaluer sur des qualités socialement valorisées, comment savoir s’ils ne cherchent pas, consciemment ou non, à se présenter sous un jour favorable ?

    Une mesure de désirabilité sociale avait donc été intégrée au questionnaire. Dans l’échantillon étudié, elle ne présentait pas de corrélation significative avec les scores de performance adaptative.

    Cela ne supprime évidemment pas toutes les limites d’une autoévaluation. Cela permet simplement de considérer que les scores élevés observés ne semblent pas pouvoir être expliqués uniquement par une volonté de « bien répondre ».

    À l’époque, j’avais donc conclu que l’hypothèse de départ était vérifiée : les coachs interrogés présentaient une forte performance adaptative.

    Forte, oui. Par rapport à quoi ?

    Avec le recul, une question devient pourtant difficile à éviter :

    forte par rapport à quoi ?

    J’avais mesuré des coachs.

    Pas une population générale. Pas des professionnels exerçant d’autres métiers. Pas séparément des coachs débutants et des coachs très expérimentés.

    Le résultat était donc réel, mais il lui manquait un point de comparaison.

    Il permettait de dire que les coachs interrogés obtenaient des scores élevés.

    Il ne permettait pas d’affirmer que les coachs seraient, en tant que groupe professionnel, plus adaptatifs que d’autres personnes.

    La nuance est importante.

    Tout le monde possède une performance adaptative. La vie professionnelle et personnelle nous oblige continuellement à gérer des imprévus, résoudre des problèmes nouveaux, apprendre, ajuster notre comportement aux autres ou maîtriser notre stress.

    Dès lors, une autre question apparaît : qu’est-ce que l’apprentissage puis l’exercice du coaching ajoutent à cela ?

    Le coach débutant arrive avec son histoire, sa personnalité, ses expériences antérieures et son bon sens. Une formation lui apporte ensuite des méthodes, des outils, des grilles de lecture et une manière particulière de concevoir la relation d’accompagnement.

    Avec l’expérience, ces différentes dimensions finissent probablement par se mêler.

    Les méthodes apprises rencontrent les situations réelles. Certaines fonctionnent, d’autres beaucoup moins. Des clients surprennent. Des hypothèses se révèlent fausses. Certaines interventions produisent des effets inattendus. La supervision, les lectures, les erreurs, les réussites et les retours reçus viennent progressivement modifier la pratique.

    Il apparaît peut-être alors une forme de syncrétisme professionnel.

    On ne sait plus très bien ce qui appartient à la personnalité du coach, à sa formation initiale, aux méthodes qu’il a apprises ou à l’expérience accumulée. Tout cela finit par former une manière singulière de travailler.

    Le coach expérimenté ne possède d’ailleurs pas nécessairement davantage d’outils. Il peut même en utiliser moins.

    Ce qui change est peut-être sa manière de les mobiliser.

    Le risque de reconnaître trop vite

    L’expérience possède cependant son envers.

    Elle permet de reconnaître plus rapidement certaines configurations, de repérer des signaux faibles ou de pressentir certaines dynamiques.

    Elle peut également conduire à reconnaître trop vite.

    Une situation nouvelle peut ressembler à une situation ancienne sans lui être identique.

    Le débutant peut chercher à faire entrer ce qu’il rencontre dans l’outil qu’il vient d’apprendre.

    Le professionnel expérimenté peut chercher à faire entrer la situation dans ce qu’il croit avoir déjà vu.

    Dans les deux cas, le risque est assez proche : ne plus regarder suffisamment ce qui est réellement en train de se passer.

    La performance adaptative prend alors une signification particulière.

    Il ne s’agit pas seulement de savoir modifier son comportement lorsque la situation change. Il s’agit peut-être aussi de savoir rester suffisamment disponible pour que la situation puisse encore nous surprendre.

    Rester équipé sans devenir prisonnier de ses outils.

    Utiliser son expérience sans transformer le passé en grille de lecture obligatoire du présent.

    Tenir un cadre sans chercher à y faire entrer de force ce qui résiste.

    Cette recherche n’apporte pas de réponse définitive à ces questions.

    Elle me semble aujourd’hui intéressante précisément parce qu’elle en fait apparaître de nouvelles.

    Et peut-être est-ce finalement une assez bonne manière de regarder la performance d’un coach : non pas seulement à partir de ce qu’il sait faire lorsque tout se déroule comme prévu, mais à partir de ce qu’il devient capable de faire lorsque ce n’est plus le cas.

    Pour aller plus loin

    Ce texte présente une synthèse d’un travail de recherche consacré à la performance adaptative des coachs.

    L’étude complète comprend le cadre théorique, la méthodologie, les résultats détaillés, les tableaux et la bibliographie.

    Vous pouvez demander à recevoir l’étude complète par mail.

    Cette recherche a également donné lieu à une publication dans Coaching Magazine en 2024.

    Sur la pratique de l’accompagnement : le cadre du coaching chez MËTIS.